jeudi 7 avril 2011

Gus Van Sant vu par un Pari[3]ien (Rubrique Cinéma N°1 Juin 2010)


Le réalisateur Gus Van Sant par un Pari3ien
La simplicité de l’image au service d’une réflexion sur la nature humaine


Comment réussir à décrire ce qu’est l’homme sans influencer le spectateur, afin de le laisser maître de sa propre expérience ? C’est ainsi que l’on pourrait qualifier toute l’œuvre du réalisateur américain Gus Van Sant. Alors que de nombreux cinéastes s’obligent à prendre position et à marquer leur appartenance aux films moralisateurs, Gus Van Sant fait fi de tout cela et plonge le spectateur dans les méandres de sa condition d’être humain. Il met à nu ce que beaucoup couvriraient d’un voile protecteur ; il révèle sans détours et sans artifices ce que d’autres murmureraient à l’oreille d’un sourd ; en un mot, il filme « en » ce que les inconditionnels du message filment « pour ». Plus qu’un simple loisir cinématographique, chacune de ses créations artistiques est une expérience à part entière. 

La réalité est une des bases du génie créatif de Gus Van Sant, et l’on pourrait même dire que son art cinématographique ne serait pas aussi « juste » s’il n’était pas au service d’une certaine simplicité. La caméra subjective qu’utilise le réalisateur dans Elephant (placée systématiquement derrière le personnage) donne l’impression au spectateur d’être plongé au cœur de l’histoire et d’en vivre l’expérience au moment où elle se produit. Le drame du lycée de Colombine nous ait montré de façon directe, sans artifices, sans ménagement. Certains plans du film nous mettent à la place des deux adolescents responsables du massacre et nous laissent seuls face à notre condition d’être humain, seuls face à ce que nous aurions pu faire. Il ne juge pas, il n’impose pas d’explications ; il laisse tout simplement sa caméra parler des faits. On pourrait également citer son film Gerry qui retrace le périple réel de deux hommes perdus dans le désert ou encore Harvey Milk, ode biographique à la gloire du célèbre homme politique américain qui militait pour les droits civiques des homosexuels aux Etats-Unis.
Paranoid Park et Psycho démontrent également la volonté du réalisateur américain de ne pas édulcorer le sujet de ses films afin d’en tirer un enseignement moral, l’un traitant d’une mort passée sous silence et l’autre d’un délit moral. Dans le remake du film d’Alfred Hitchcock (Psychose), Van Sant laisse même les erreurs de tournage du maître et ne change que d’infimes détails en rapport avec l’histoire. Tout ceci afin d’avoir une expérience qui ne s’observe pas, mais qui se vit.




S’il y a une oeuvre de Gus Van Sant que je retiendrais, ce serait Will Hunting. Au risque de paraître totalement subjectif (bien que cette partie soit faite pour ça), il y a une chose dans ce film qui, de mon point de vue, est la marque d’une production de grande qualité: il s’agit de l’atmosphère. Le choix des plans du réalisateur nous fait ressentir les émanations de Boston sud, on se prend les coups avec le héros, on rit, on pleure, on souffre avec lui. Et c’est, au-delà de la performance quasi-parfaite de Matt Damon, la caméra de Van Sant qui nous fait tant vibrer et éveille nos passions. Peu de gens se rendent compte que le maître de la caméra est également le maître des acteurs, des décors, des lumières ; c’est tout ceci assemblé au sein d’un cadrage particulier qui rend une scène inoubliable. En exemple, je donnerais une de mes scènes favorites qui, si ce n’avait pas été Van Sant aux commandes, aurait paru totalement clichée et naïve : je parle de l’échange entre Robin Williams et Matt Damon sur un banc près d’un lac entouré de verdure. Le récit du personnage se rapproche à première vue du discours basique qu’un psychologue peut révéler à son patient ; mais cette force qui se dégage des paroles à ce moment-là nous prend aux trippes tout comme elle saisit Matt Damon à travers sa carapace. L’impact de la représentation des expressions empruntes d’une expérience lourde, est simplement sublime.

Si je devais lire les quelques lignes rédigées au cours de cette page, je me dirais sûrement que ce papier n’est rien d’autre qu’un point de vue  ou tout simplement  un prolongement de la pensée encore inexpérimentée d’un jeune rédacteur.  Certains me diront que le cinéma de Gus Van Sant fait partie du septième art hollywoodien cliché, qu’il tente de se soustraire aux codes de ses prédécesseurs, mais qu’il s’y embourbe bêtement. Comment les contredire ? A dire vrai, je l’ignore. Tout ce que je sais, c’est que Gus Van Sant m’a permis d’avoir un autre regard sur le cinéma et m’a révélé cet art tel qu’il est et non pas tel qu’on me l’a montré. Si ce papier vous permet de découvrir (ou redécouvrir) ce cinéaste et par la même occasion le cinéma, je n’aurais pas étaler ma crédulité pour rien.
 J.J.A

Hasard, Hasard (nouvelle publiée dans Le Pari[3]ien N°1 en Juin 2010)


Hasard, Hasard…
Le corps tout engourdi, en caleçon face aux toilettes, je m’efforçais de viser le trou. Une fois la chasse d’eau tirée et la cuvette humectée, je me suis dirigé vers le lavabo. J’avais grandement besoin de rafraîchir ces yeux fatigués et ces joues écarlates. Non, je ne suis pas un alcoolique qui décuve, j’ai juste passé mon après midi à badiner dans le lit d’une femme. Après m’être accoudé au balcon pour fumer ma cigarette, respirant l’air frais d’un début de printemps, j’ai enfin regagné la chambre où dormait ma copine. Enfin, une parmi tant d’autres. Une odeur chaude et âcre, que vous connaissez sûrement, de sueur et de corps entrelacés s’y répandait. La chambre était éclairée par de faibles rayons que le soleil avait glissés sous les rideaux. Alors que je m’apprêtais à sauter dans le lit pour m’assoupir un moment, j’ai senti son regard furieux me percer. Devinant l’objet de sa colère je lui ai dit :
« Bon d’accord, j’aurais peut-être dû essuyer la cuvette !
-Qui c’est Pauline ?! », m’a-t-elle répondu brusquement.

Hé merde, elle avait profité de mon absence pour fouiller dans mes affaires et elle me montrait, en guise de pièce à conviction, mon portable qu’elle serrait dans ses mains.

« Bah c’est bon, c’est une copine, tu ne vas pas commencer une crise de jalousie. Et puis on n’est pas ensemble, et encore moins mariés, on n’a signé aucun contrat, je ne te dois aucune justification !
-Quoi !? Tu me baisais il y a cinq minutes et là tu oses dire qu’on n’est pas ensemble ? Tu te fous de ma gueule !
-Mais t’es pas bien toi, on se connait depuis à peine trois jours, et ce n’est pas parce qu’on a passé une après midi, bon d’accord deux après midi, à folâtrer dans ton lit, que ça fait de nous un couple engagé, fidèle et marié. »
En deux minutes l’affaire était réglée. Une baffe, des hurlements, un « casse toi de chez moi » et  me voilà sur le palier, toujours en caleçon. Bien sûr, par politesse, je lui ai demandé si elle ne voulait pas que j’essuie la cuvette avant de partir. Une autre baffe suivie d’une porte qui a claqué, j’ai eu mon compte pour aujourd’hui.
Quelques heures plus tard, assis à la terrasse d’un café avenue Matignon, buvant un verre en attendant des amis, je me disais:
« Voilà ce qui est agaçant avec certaines filles : elles ont été élevées par des comédies romantiques, des chansons niaises et des contes de fées. Et maintenant, elles croient vraiment que l’amour existe, elles nous obligent à donner un sens à chaque geste, chaque sourire, chaque baiser. J’aimerais tellement une femme libre, avec qui je puisse avoir une réelle complicité sans que je ne lui appartienne et sans qu’elle ne m’appartienne elle-même. Je ne suis pas jaloux, convaincu que la liberté est un grand bien qui ne doit être sacrifiée sous aucun autel, et surtout pas sur celui de l’amour.»

Une femme belle, belle et libre- je l’ai su après -est passée devant moi, comme un souffle doux et frais sous ce soleil qui m’écrasait. Trop dispersé dans mes songes, je ne l’avais même pas remarquée. Cette fille, je ne la connaissais pas, mais j’ai su plus tard qu’elle partageait les mêmes opinions que moi. Elle désirait une vie libre, amusante et légère. Théa, c’est son nom, avait passé toute sa vie à Paris et souhaitait, puisque rien ne la retenait vraiment ici, partir en voyage pendant quelques temps. Elle désirait s’en aller au terme de l’année scolaire. Pour l’heure elle descendait l’avenue Matignon et avait en tête d’assister à une exposition au Grand palais. Elle se demandait quel prétexte elle pourrait bien trouver pour se débarrasser d’un garçon qui, ayant passé un peu de bon temps avec elle, avait commencé à parler sentiments, projets et surtout engagement.
Elle se disait :
« Quand est-ce qu’ils vont comprendre que j’ai besoin d’un compagnon de jeu et pas d’un amoureux !? Un mec libre quoi, comme moi, qui apparaît, disparaît et réapparaît parfois. »
Comme elle arrivait au grand palais, elle a cessé de penser à toute cette histoire. L’artiste qui était à l’origine de cet événement voulait lutter contre les apparences et la discrimination. Il avait donc, en plus d’une exposition photographique, aménagé une petite pièce où des inconnus pouvaient passer un moment ensemble sans se voir. Ils devaient simplement prendre un ticket  correspondant à un chiffre dans la salle d’attente. Si le chiffre qu’ils tiraient était déjà pris, ils devaient se diriger dans la salle de gauche, si personne n’avait encore tiré le numéro, ils devaient patienter dans la pièce de droite. Un membre du personnel appelait ensuite le numéro correspondant dans les deux salles, et ces deux personnes, hommes, femmes, enfants, vieux, chauves et barbus avaient dix minutes pour parler intimement dans une petite pièce plongée dans la pénombre. Après avoir admiré les planches photographiques, elle s’est dirigée vers la salle d’attente et a tiré un ticket portant le chiffre seize. C’était un numéro libre. Elle allait donc patienter dans la salle de droite en attendant que quelqu’un prenne également le ticket seize.
Mais revenons à moi.

J’étais donc avachi sur cette chaise, attendant que le soleil bascule pour qu’enfin mes amis me rejoignent.  Sachant que j’allais patienter encore quelques instants, j’ai décidé de parcourir le journal à la recherche d’un parricide ou d’un viol qui aurait pu me distraire. Je me suis finalement arrêté sur une pub pour une exposition. Un truc chiant qui prétendait lutter contre la discrimination. Mais je suis devenu bien plus curieux lorsque j’ai lu que l’artiste avait organisé des rencontres dans une chambre sombre. Pas question cependant de débourser vingt euros pour lorgner deux ou trois photos, prises par un type riche et célèbre qui sortait avec une blonde toute en plastique. Révolté par le prix lui-même discriminatoire, j’ai plié le journal et l’ai jeté sur la table de droite. Après avoir pris un petit remontant, j’ai regardé ma montre dont les aiguilles semblaient immobiles depuis longtemps. Je ne cessais de jeter impulsivement mes yeux sur ce journal. C’était très étrange. J’essayais pourtant de fixer mon regard n’importe où ailleurs, mais rien n’y faisait. Je regardais inexorablement ce journal, comme si l’envie m’en démangeait. J’ignorais d’où me venait cet élan. Je tentais d’éviter cette gazette comme on se retient parfois vainement de battre des paupières. Je l’ai donc prise de nouveau, et toujours spontanément, je l’ai ouverte à la page de l’exposition. J’ai eu tout à coup une réelle envie d’y assister, malgré le concept rabattu, malgré le prix et malgré ce millionnaire qui avait tiré simplement trois clichés avec un appareil jetable. Quelque chose m’y poussait. Certainement pas la raison en tout cas. Je me suis donc laissé emporter par cet élan de folie et, après avoir réglé ma note, je me suis mis en route pour le Grand palais. J’ai voulu m’arrêter de nombreuses fois et retourner au café, détestant cette sensation de contrainte incompréhensible. Mais justement, cette obligation, ce besoin que je ressentais avait sûrement une source. Et devinez où je pouvais la découvrir ? Ah vous êtes perspicaces, à l’exposition ! Je me suis donc retrouvé sous la nef et j’ai méticuleusement scruté chaque photo, recherchant le moindre signe. Après avoir examiné chaque recoin du Grand palais, je me suis dirigé vers la salle de rencontres. La clé du mystère résidait là. Il fallait prendre un ticket, le mien portait le numéro seize. Il avait déjà été tiré donc j’ai attendu dans la salle de gauche. Une dame, plutôt grasse et qui semblait en avoir assez de crier des chiffres, est entrée dans la pièce et a marmonné d’une voix lasse :
« Numéro quinze.»
Bonne nouvelle, je n’allais pas attendre une demi-heure dans la salle d’attente, sauf si bien sûr, l’entrevue que ce gros bonhomme partagerait avec son correspondant devenait très intime. Au bout de cinq minutes mon portable s’est mis à vibrer. C’étaient mes amis qui m’appelaient. Je me devais de leur répondre. Vu que je ne m’étais pas présenté au rendez-vous comme convenu il fallait au moins que je leur fournisse une raison valable. Je m’échappais donc aux toilettes, au bout du couloir pour téléphoner. Quand un de mes amis m’a demandé pourquoi je n’étais pas là, j’ai d’abord hésité avant de lui raconter l’histoire, de peur qu’il me prenne pour un menteur s’empêtrant dans ses excuses. J’ai finalement décidé de dire la vérité. J’avais bien anticipé les réactions de mon ami puisqu’il s’est mis à vociférer :
« Putain mais t’abuses, ça fait déjà trois fois d’affilée que tu nous fais le coup. A chaque fois tu promets, à chaque fois tu dis que tu viens mais à chaque fois c’est la même merde et tu décommandes !!»
J’ai tenté inutilement de me défendre, je lui ai pourtant promis que j’allais venir après l’entrevue mais il n’a rien voulu savoir. J’ai donc regagné la salle après m’être fait raccrocher au nez.
Quelques minutes après cette conversation téléphonique pour le moins tumultueuse, la même dame d’un pas traînant a dit d’une voix abattue :
«Numéro dix sept»
Interloqué, j’ai regardé mon ticket, c’était bien le numéro seize. Mon tour était passé, l’entrevue du gros bonhomme a dû être écourtée. J’ai donc dit timidement, en voyant la mine assommée de la dame :
« Excusez moi, je suis le numéro seize, j’ai eu un coup de fil des plus importants à passer et j’ai loupé mon tour.
- Oh vous êtes agaçants ! Vous croyez que je n’ai pas mes petites affaires importantes à régler moi aussi ? J’ai dû chambouler les ordres de passage à cause de vous ! Celle qui avait le numéro seize est déjà passée maintenant ! Et bien … vous passerez avec le numéro dix sept.
J’ai donc suivi la dame d’un pas embarrassé jusqu’à la chambre noire. Je me suis assis, une toute petit veilleuse éclairait faiblement la salle. Une grande vitre qui reflétait mon visage séparait la pièce en deux, elle était teintée de sorte que je ne puisse  voir mon interlocuteur. Au final j’ai passé dix minutes à parler avec un homme. Il était agréable mais il n’avait rien de très spécial. Il était gentil voilà tout. 

Et Théa ? Je ne l’ai jamais rencontrée. J’ai connu cette histoire de longues années après, hier pour être précis, quand dans cette salle d’attente le Hasard est venu me narguer. Il m’a montré toutes les occasions que j’avais ratées sans m’en douter un instant. Donc je vous en raconte une parmi tant d’autres. « Le hasard fait bien les choses » ! La plupart des choses il ne les fait ni bien ni mal. La plupart des choses, il ne les fait pas du tout ce gros paresseux.   
                                              


William Anderson